L'économie de l'immatériel
La croissance de demain

Maurice Lévy, Jean-Pierre Jouyet
Rapport de la commission sur l'économie de l'immatériel
remis à Thierry Breton, début décembre 2006

(extraits : réflexions générales - enseignement secondaire)
 

L'économie a changé. En quelques années, une nouvelle composante s'est imposée comme un moteur déterminant de la croissance des économies : l'immatériel. Durant les Trente Glorieuses, le succès économique reposait essentiellement sur la richesse en matières premières, sur les industries manufacturières et sur le volume de capital matériel dont disposait chaque nation. Cela reste vrai, naturellement. Mais de moins en moins. Aujourd'hui, la véritable richesse n'est pas concrète, elle est abstraite. Elle n'est pas matérielle, elle est immatérielle. C'est désormais la capacité à innover, à créer des concepts et à produire des idées qui est devenue l'avantage compétitif essentiel. Au capital matériel a succédé, dans les critères essentiels de dynamisme économique, le capital immatériel ou, pour le dire autrement, le capital des talents, de la connaissance, du savoir. En fait, la vraie richesse d'un pays, ce sont ses hommes et ses femmes.
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Ne nous trompons pas : l'économie de l'immatériel sera la plus forte source de croissance des pays dans ce 21e siècle. C'est par là que se créeront richesses et emplois.
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INTRODUCTION GÉNÉRALE
Une chance de réinventer notre croissance économique

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Que ce soit à l'école, à l'université, dans les centres de recherche, dans les entreprises, petites ou moyennes..., il est essentiel que nous nous donnions les moyens d'affronter ce nouveau monde.
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La rénovation de la politique au service de l'immatériel doit se construire sur trois piliers.
D'abord et fondamentalement sur le pilier de la connaissance en dotant la France d'un meilleur cadre pour faire émerger les talents que ce soit à l'école, à l'université, dans les centres de recherche, dans le domaine culturel et dans les entreprises.
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L'économie de l'immatériel est une chance. Sachons en tirer parti.
 

PREMIÈRE PARTIE
L'immatériel, nouvelle frontière des économies développées

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Comment expliquer que notre économie se fonde de plus en plus sur l'immatériel et de moins en moins sur des facteurs physiques ou financiers ? Essentiellement par trois mouvements de fond que connaissent les sociétés développées depuis 20 ans : l'importance cruciale de l'innovation, l'explosion des technologies de l'information et de la communication, la tertiarisation croissante des économies.
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Les TIC sont à l'économie de l'immatériel ce que le développement de l'électricité a été pour le modèle industriel. Elles sont à la fois le moteur du changement mais aussi sa conséquence. Les TIC facilitent la transformation des éléments immatériels (recherche et développement, capital humain) en innovation et donc en croissance.
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L'économie de l'immatériel se fonde sur de nouvelles matières premières : le savoir, les connaissances, la créativité, l'imagination, les technologies de l'information, la capacité d'entreprendre. Le premier chapitre de cette partie examine donc les forces et faiblesses de notre système éducatif, de notre recherche, de la créativité en France et de la diffusion des technologies de l'information. Dans ces différents domaines, notre pays est riche de talents mais les structures en place ne sont pas toujours en mesure de les révéler et de les faire prospérer.
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En faisant de la matière grise l'un des principaux déterminants de notre croissance future, l'économie de l'immatériel impose de disposer des meilleures institutions permettant de la valoriser. C'est, en conséquence, de plus en plus sur l'efficacité du système d'enseignement supérieur et de recherche que reposera la compétition économique future. Tirant les conséquences de ce lien de causalité, un certain nombre de pays, notamment le Japon, la Chine, l'Inde et plusieurs pays d'Europe, ont fait de la réforme de leurs structures d'enseignement et de recherche une priorité.
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Dans le même temps, le fait de mettre des barrières à la circulation des idées ou des innovations n'est pas toujours économiquement fondé et, dans bien des cas, de cette circulation naissent justement de nouvelles idées et de nouvelles innovations. L'exemple du logiciel libre ou encore du phénomène « wiki » sont deux exemples de la fécondité de l'échange sans contrainte des idées et des savoirs. Il y a donc un certain intérêt pour l'ensemble de l'économie et de la société à éviter que les règles en matière de propriété intellectuelle ne viennent brider la création et l'innovation. Comme le démontre l'écosystème du Web 2.0 fondé sur la collaboration et la participation actives des internautes, l'échange se bâtit en dehors du cadre classique de la propriété intellectuelle, sans que qui que ce soit ne songe à protéger le contenu de son blog ou à faire payer sa participation à la rédaction d'un article de Wikipédia. (page 22)

Tel est donc le paradoxe de la propriété intellectuelle dans l'économie de l'immatériel : elle en constitue un des fondements en protégeant les revenus de l'innovation mais, face à l'accélération des échanges intellectuels et le développement des réseaux, elle devient de plus en plus fragile. Ces points, et notamment le système de propriété intellectuelle en vigueur en France, font l'objet d'une analyse détaillée dans la deuxième partie de ce rapport.

L'économie de l'immatériel a ses propres exigences en matière éducative. Cette économie, en faisant de la connaissance sa matière première, augmente les besoins de main-d'oeuvre qualifiée, qui représenteront l'essentiel des créations nettes d'emploi dans les dix prochaines années : elle valorise donc les structures éducatives favorisant l'élévation des compétences et la qualité des formations.
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L'économie immatérielle accélère au contraire la nécessité d'effectuer une transition éducative en France, en remettant en cause les choix qui structurent notre politique éducative depuis plusieurs décennies.
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DEUXIÈME PARTIE
La France à l'heure du choix de l'immatériel

Chapitre 1 – L'économie de l'immatériel accélère l'obsolescence de nos institutions de la connaissance et de la création

I. Les choix qui structurent notre politique éducative ont de moins en moins de pertinence dans l'économie de l'immatériel

A. Les failles de notre enseignement secondaire affaiblissent notre capacité à répondre aux exigences de l'économie de l'immatériel (page 41)

... La Commission souhaite insister sur le risque qu'induit également la capacité trop faible de notre système d'enseignement secondaire à répondre aux exigences de l'économie de l'immatériel dans le contenu même des formations dispensées...

L'adaptation du contenu éducatif secondaire aux besoins de l'économie de l'immatériel implique également de renforcer la capacité à utiliser les technologies innovantes. Nous sommes parvenus à améliorer l'équipement scolaire dans ce domaine. Mais pas encore à passer du stade du développement du parc d'ordinateurs dans les établissements scolaires à la mise en oeuvre d'une véritable pédagogie des outils éducatifs innovants. L'enjeu est d'importance. Dans l'économie de l'immatériel, l'incapacité à maîtriser les TIC constituera en effet une nouvelle forme d'illettrisme aussi dommageable que le fait de ne pas savoir lire et écrire.

Maîtrise de l'anglais et d'autres langues étrangères, aptitude à manier les nouvelles technologies, mais également capacité à la polyvalence et à la mobilité. Même si les emplois peu qualifiés devraient encore représenter 45 % environ des emplois en 2010, l'évolution de l'économie conduira les individus peu qualifiés à changer d'emploi ou de secteur d'activité et à renouveler fréquemment leurs compétences. Leur aptitude à la polyvalence et à la mobilité constituera donc un critère décisif de leur employabilité. Tel sera également le cas pour les emplois qualifiés. La question de la pertinence des filières professionnelles très ciblées mériterait à ce titre d'être soulevée. En effet, l'enseignement professionnel français (CAP, BEP, bac professionnel) repose sur une cinquantaine de filières souvent étroites.
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L'économie de l'immatériel est enfin, comme on l'a vu, une économie de la créativité, à la fois individuelle et collective. Or, le système éducatif français mobilise encore peu cette créativité. D'une part celle des établissements scolaires, qui, dans un système encore très centralisé, peuvent difficilement expérimenter des méthodes pédagogiques innovantes pour améliorer la qualité de leur enseignement. D'autre part celle des élèves, dont l'imagination, l'autonomie, les idées sont encore peu sollicitées par une approche pédagogique qui valorise en premier lieu la capacité de mémorisation. Le développement de l'aptitude à concrétiser ses idées, à entreprendre, à innover, ne figure pas à cet égard parmi les priorités du système, qui demeure largement coupé du monde économique.

Cette césure initiale entre l'univers éducatif et l'univers économique nous distingue des modèles éducatifs, en particulier anglo-saxons, qui font du temps scolaire un espace consacré non pas seulement à l'apprentissage d'un programme éducatif, mais également à la valorisation d'autres atouts, par exemple en encourageant les activités extra-scolaires et la compréhension des systèmes économiques ainsi que de la vie des entreprises.
 

TROISIÈME PARTIE
Adapter l'économie française au nouveau modèle de l'immatériel

Devenir une référence de l'économie de l'immatériel, tel devrait être notre objectif des 10 prochaines années. Notre pays a en a les moyens. Les talents ne lui manquent pas pour s'imposer parmi les premiers producteurs de la matière première désormais essentielle, les idées. Mais nous n'y parviendrons pas spontanément. Trop d'obstacles pénalisent aujourd'hui l'expression de notre créativité et de notre inventivité pour considérer que nous sommes d'ores et déjà préparés à un modèle de croissance en profonde évolution. Les prochaines années seront à cet égard essentielles. Dans bien des domaines, en particulier en matière sociale, d'éducation, de recherche et de fiscalité, la plupart des économies développées engagent des réformes pour faire le saut de l'économie de l'immatériel. C'est aujourd'hui que se jouent notre avance ou notre retard futurs. C'est en prenant conscience de nos faiblesses mais aussi de nos singularités et de nos forces que nous nous donnerons les moyens de faire de l'immatériel un puissant accélérateur de croissance.
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Chapitre 3 – Changer de modèle

I. Faire un saut éducatif

A. Pour l'ensemble du système de formation (page 155)

L'économie de la connaissance repose sur un certain nombre de principes de fonctionnement (réactivité, créativité, esprit d'initiative, travail en réseau, usage intensif des nouvelles technologies, maîtrise de l'information, ouverture internationale...). Notre principale richesse, c'est l'homme et il convient donc de traiter économiquement le capital humain comme nous traitions hier le capital physique et le capital industriel. Dans ce cadre, l'investissement dans l'éducation et la formation doit être d'une part mieux organisé, d'autre part encouragé.

Assez logiquement, l'École doit participer à former les jeunes, mais aussi les moins jeunes, à ce nouvel environnement. Les programmes doivent être adaptés en conséquence, non seulement dans la formation générale, mais aussi par exemple dans la formation des ingénieurs ou des avocats. Différents axes permettent de mesurer les enjeux et l'ampleur des changements à accomplir.
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Enfin, la vitesse de l'information et la course à l'innovation exigent d'abord une excellente formation initiale. Mais elles conduisent également à renouveler de plus en plus fréquemment ses connaissances. On ne peut plus vivre sur l'acquis d'une formation initiale dispensée vingt années auparavant.

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RECOMMANDATION N° 68 : Créer un Haut-Conseil pour la croissance par l'immatériel présidé par le Premier ministre.

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184 pages au format pdf : http://www.minefi.gouv.fr/directions_services/sircom/technologies_info/immateriel/immateriel.pdf

NDLR-EPI : un rappel parmi d'autres, la conclusion de la déclaration de l'Assemblée Générale de l'EPI en 1994.

« ... nous restons persuadés qu'un pays comme le nôtre, et l'Europe toute entière, ne pourront garder leur identité, résister à la concurrence internationale, créer des emplois et dégager des ressources pour la collectivité que s'ils développent des secteurs de haute technologie nécessitant une main d'oeuvre hautement qualifiée. Les entreprises, petites et moyennes, doivent également se moderniser et ne peuvent le faire qu'en disposant d'une main d'oeuvre compétente en matière de technologies modernes, issue d'une société dont la culture globale aura intégré, grâce au système éducatif, ces technologies. Existe-t-il d'autres choix ? »

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Association EPI
Décembre 2006

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